L’œil de Fénelon

Édition printemps 2025-2026
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L’« art dégénéré »

L’exposition de propagande nazie

Édition printemps • Auteur : Victoire Mestre

Munich, juillet 1937, les arcades du Hofgarten accueillent les tableaux de Picasso, Chagall, Otto Dix et autres grands artistes du début du XXe siècle. Cependant, l’exposition Entartete Kunst, littéralement « art dégénéré », organisée par le régime nazi, n’a pas pour objectif premier de mettre en valeur ces œuvres, mais sert avant tout d’outil de propagande pour condamner et diaboliser l’art moderne.

La répression de l’art moderne sous le nazisme :

Depuis 1933, les nationaux-socialistes mènent une guerre méthodique contre toutes les formes d’avant-garde, qu’ils appellent « l’art du déclin » ou « l’art étranger ». Impressionnisme, expressionnisme, cubisme, futurisme, dadaïsme : tout ce qui ne correspond pas à l’idéal artistique allemand, qui ne glorifie pas le corps aryen, l’ordre, est rejeté. Ainsi, les artistes juifs, communistes ou simplement jugés indésirables sont interdits de travail, exclus des institutions et poussés à l’exil.
Plus de 20 000 œuvres « dégénérées » sont saisies dans les musées allemands dans un contexte de « purification » des collections nationales. Certaines seront vendues à l’étranger, d’autres détruites. L’exposition de Munich n’est que la mise en scène d’une censure bien plus violente.

Une exposition pensée pour humilier :

Plus de 700 œuvres d’une centaine d’artistes y sont exhibées. Rien n’est laissé au hasard. La mise en scène cherche à attiser le mépris des visiteurs : les tableaux sont volontairement accrochés sans soin, souvent accompagnés d’inscriptions dénigrantes, mais surtout, pour mieux dénoncer le « caractère pathologique de l’art moderne », des photographies de malades mentaux sont affichées à côté de certaines œuvres. De plus, les titres des salles sont sans ambiguïté : « Manifestations de l’âme raciale judaïque », « L’invasion du bolchevisme dans l’art », « La femme allemande tournée en dérision », « Outrages aux héros », « La nature vue par des esprits malades ». Avec cette exposition, l’art moderne n’est pas seulement perçu comme laid, mais présenté comme une production « immorale et décadente » d’« idiots » et de « malades mentaux ». Le but était réellement de condamner l’avant-garde artistique comme une menace à la « pureté » allemande.
Parmi les artistes attaqués, on retrouve la plupart des grands noms de l’art européen du début du XXe siècle, qu’ils soient allemands, comme Kirchner, Otto Dix ou Grosz, ou bien étrangers tels que Kokoschka, Picasso ou Chagall. En les condamnant, le régime nazi entend surtout mettre en valeur un art présent, « meilleur », conforme à son idéologie.
L’exposition Entartete Kunst sert en effet de contre-modèle à une autre exposition. La veille, Hitler avait en effet inauguré la Grande exposition de l’art allemand à la Maison de l’Art allemand, dont le but était de glorifier la nation et la « race aryenne » à travers l’« art héroïque » allemand.
Ironiquement, l’art officiel rencontre bien moins de succès que celui considéré comme « dégénéré ». Le constat est brutal puisqu’au bout de quatre mois, l’exposition peine à atteindre les 500 000 visiteurs, tandis que plus de 2 millions de personnes se seront pressées d’aller voir les œuvres censées faire honte à l’Allemagne. Le succès de Entartete Kunst est tel que Joseph Goebbels, le ministre de la propagande, s’en agace et décide d’y mettre un terme prématurément.
Pourquoi un tel engouement ? Venaient-ils s’indigner de cette « dégénérescence » comme le souhaitait le régime, ou bien contempler une dernière fois ces œuvres avant leur possible destruction ?
Quoi qu’il en soit, certains journaux français tels que Ce Soir ou Le Temps s’en amusent, mais d’autres applaudissent aussi l’initiative allemande. Le journal pro-nazi Je suis partout raconte : « Lorsqu’on traverse ce musée des horreurs, on ne peut être que révolté par l’infantilisme, le gâtisme et la nullité prétentieuse de tant d’artistes qu’on a essayé, depuis trente ans, d’imposer au public. Inutile de les citer ».
Pourtant, ces artistes qu’il était « inutile de citer » font aujourd’hui partie des plus grands noms de l’art du XXe siècle. Leurs œuvres, que le régime nazi voulait détruire ou ridiculiser, sont désormais exposées dans les plus prestigieux musées du monde, du MoMA de New York à la Tate Modern de Londres. L’« art dégénéré » aura donc survécu à ses bourreaux : preuve que la propagande ne suffit pas à effacer durablement la culture.

SOURCE : L’« art dégénéré » - Musée Picasso Paris